Bonjour, vous montez ou vous descendez ?

La question du (dé)classement social

Avec Our Millennials Today, on part à la rencontre d’étudiant·es et jeunes diplômé·es qui se sont lancé·es dans le grand bain du travail. On parle aussi éducation et orientation professionnelle. Athlète confirmé·e ou newbie en brassard, bienvenue 🎣


🐟 Avant le plongeon

Coucou toi, comment ça va ? J’espère que tu tiens le coup face au changement de courant saisonnier ! Ici tout va bien, j’ai repris l’aquabiking après un mois à panser mes plaies (les 100km à vélo ont apporté leur lot de stigmates), et j’attends désormais l’hiver et les raclettes avec impatience.

Pour tout t’avouer, cette édition n’était pas du tout prévue. Initialement, j’avais écrit un billet de (mauvaise) humeur sur le fast dev perso. Mais pourquoi un tel revirement ? Bonne question.

En fait, la semaine dernière, le dernier épisode de Plouf🏊‍♀️ est sorti. Pendant notre échange, nous avons parlé de la peur du déclassement social après une culbute – effectuée pendant nos études ou après. À titre personnel, cette question a beaucoup influencé mes décisions d’orientation et continue de le faire aujourd’hui. Par curiosité, j’ai lancé un appel sur le compte insta pour savoir si d’autres personnes se retrouvaient dans cette peur. 

Non seulement ce sondage a suscité beaucoup de réactions, mais les résultats étaient sans appel : on était beaucoup dans le même bassin. Je me suis donc lancée dans des recherches sur le sujet et, malgré mes envies de tout condenser en un post, ça n’a pas marché. Voici donc la suite de mes réflexions.

Fasten your bouée, we’re about to take off 🏊‍♀️


Viens rejoindre le crew du chill sur Substack si le cœur t’en dit, il nous reste de la place au bord de l’eau (et pour nous retrouver sur insta c’est par 

Pour découvrir le programme d’introspection La Culbute, rdv sur ce lien


🦑 d’hérito à mérito

« La noblesse ancienne reprend ses titres. La nouvelle conserve les siens. Le Roi fait des nobles a volonté : il ne leur accorde que des rangs et des honneurs, sans aucune exception des charges et des devoirs de la société » Article 71 de la charte constitutionnelle du 4 juin 1814

Et si on parlait mérite avant de parler déclassement social etc. ?

En 1814, le terme « Noblesse d’Empire » est utilisé pour la première fois afin de différencier la noblesse d’Ancien Régime – celle historique – et la nouvelle, anoblie par Napoléon. Le clivage entre les deux est simple. Sous la monarchie de droit divin, la noblesse d’Ancien Régime repose sur un système héréditaire où la mobilité sociale est faible – voire inexistante. Sous l’Empire, le paradigme change et la mobilité sociale s’accroit par l’apparition de ce nouveau titre de noblesse dénué de privilèges – hormis celui du statut qu’il confère. Dès lors, la noblesse se monnaye contre services civils ou militaires rendus à l’État. Avec ce geste, Napoléon ouvre une ligne de nage dans le bassin social : la méritocratie. Réussir hors de sa classe est désormais possible – et accessible. En 1814, Louis XVIII reconnaît ces nouveaux titres avec la Restauration. L’article 71 de la Constitution rappelle cependant que les athlètes nouvellement parvenu·es n’auront jamais le panache ni la reconnaissance des « vrai·es ». De fait, l’Empereur a certes le droit d’anoblir, mais il n’a cependant pas celui de faire accéder les nouveaux nobles aux privilèges des premier·es. 

Avec ce changement de prisme, on peut voir les balbutiements de la société libérale dans laquelle nous vivons où, une fois les catégories sociales tombées, tout devient –– techniquement – possible. Chaque effort mériterait donc récompense par des bonnes notes, de « bonnes » études, un « bon » travail et ainsi de suite. 

De même, dans les eaux religieuses, le mérite a la part belle. Chez les chrétien·nes, nos actions déterminent notre vie « d’après ». Chez les hindouistes et les boudhistes, on parle de karma. Le karma, c’est un peu le talion : « On récolte ce qu’on sème ». Plus on est exemplaire, plus on évolue dans la chaîne de réincarnation des âmes. Cette notion est d’ailleurs associée à une échelle de valeur sociale – ce qui justifie entre autre l’existence des castes.

Les contours du mérite possèdent donc des similitudes dans nos imaginaires. Ce sont eux que décrit Annabelle Allouche dans une intervention sur le sujet avec, comme exemple, Rocky Balboa.


💡 snack break – on – Rocky et le succès

Askip, Rocky serait l’égérie ultime de l’adage started from the bottom now we here (je dis askip parce que je n’ai pas vu le film).

Son parcours, selon Annabelle Allouche, présente notre définition contemporaine du mérite, soit un « principe de justice qui vise à répartir les biens et les positions sociales désirables». Pour cela, son histoire contient trois éléments :

  1. L’effort individuel physique et mental – il en faut de la motiv’ pour aqua-boxer jour et nuit 
  2. La souffrance et le sacrifice personnel qui, dans notre univers judéo-chrétien entretien l’empathie de la part de son entourage et accentue le besoin de récompense
  3. Le public qui est là pour juger le droit au mérite – ou non – puisque s’élever socialement c’est quitter un groupe pour être accepté – symboliquement – par un autre. Mieux vaut avoir l’aval du dernier pour ne pas nager en solo donc

À titre personnel, je trouve la mise en avant de l’abnégation comme qualité première du mérite impressionnante. Comme si « réussir » ne pouvait se conjuguer avec la facilité. Anecdote personnelle, on m’a déjà fait la remarque que je ne méritais pas mes résultats au vu du (peu de) travail fourni (lol). J’ajouterais donc un dernier point au mérite : celui-ci comporte une forme de mise en scène. L’effort et la souffrance, oui, mais ceux-ci doivent se lire sur notre parcours pour prétendre être récompensé·es ensuite.

💡 snack break – off – fin du ring


COVER ARTICLE - Bonjour, vous montez ou vous descendez ? Question de mérite dans le grand bain - Our Millennials by Apolline Rigaut

🦀 aller à contre-courant 

Bienvenue dans le moment étymo

« On constate depuis 1993 que la “mobilité sociale observée” –autrement dit la part totale des individus socialement mobiles dans la population– a fortement ralenti sa progression » Camille François

La notion de transfuge renvoie d’abord à un imaginaire militaire, en insistant sur la notion de traîtrise. Étymologiquement « trans » est une préposition qui signifie « aller au delà ou par-delà de » . Cela induit la notion de mouvement, de changement. Le verbe « Fugere » quant à lui, partage son origine avec fuguer, soit, le fait de fuir un lieu – et ici, une condition sociale. La définition Larousse de transfuge est 👇

« 1. Soldat qui déserte et passe à l’ennemi.

2. Personne qui abandonne un parti, une doctrine pour se rallier à un, une autre. »

Aujourd’hui, dans nos imaginaires, « transfuge de classe » renvoie à une logique verticale (quasi exclusivement) ascensionnelle. On peut donc penser que refuser de jouer le jeu méritocratique c’est, en quelque sorte, trahir sa condition.

Pourtant, risque-t-on réellement de régresser socialement lorsqu’on change de ligne de nage ?

D’un certain point de vue, oui. Laura me confiait ainsi dans l’épisode être bloquée à l’idée de se dire que son nouveau statut pouvait être perçu comme décevant par son entourage plus ou moins proche.

« Si dans 10 ans des anciennes connaissances se demandaient ce que je fais et que la réponse est « caissière », ça me gênerait. Peu importe si cela me plaît ou non »

Peut-on donc aussi être transfuge « à l’envers » ? C’est la question que je te propose d’explorer ensemble.


🦐 Le mérite de ralentir

objectif tesla & growth moula 

Vouloir casser la logique du mérite pour se dire que « plus égal moins », c’est pour le moins étonnant, je te l’accorde. Qui sont donc ces nageur·ses qui envisagent – ou qui peuvent s’autoriser – de rétrograder socialement ?

« J’ai joué le jeu, maintenant c’est bon, je peux me pencher sur mes envies » S.

« J’étais attristée pour moi, j’avais coché toutes les cases et pourtant, je n’étais pas heureuse » Ornella

Je me suis longtemps posée la question, et la réponse m’est venue lors d’une discussion dans les vestiaires entre deux séances d’entraînement. Le sujet n’avait, en apparence, rien à voir avec l’ascension sociale. Nous parlions décroissance, slow travail VS. tourisme de masse et déconsommation – mes trois chevaux de batailles du moment. Ce à quoi l’on m’a répondu :

« C’est simple de dire ça quand tu as déjà tout testé »

J’avoue que je ne m’y attendais pas. J’ai cru, un instant, être l’Europe ou les États-Unis en train de faire la morale aux pays en hypercroissance socio-économique étant moi-même passée par les phases d’over-consommation / voyage / etc. que je condamne aujourd’hui. Je ne te raconte pas ça car cette newsletter est mon carnet de nage – quoique –, mais plutôt parce que je me suis rendue compte à ce moment que le mérite, c’est aussi une question de contexte. Pour moi, l’écologie – comme notre avenir collectif dans ces eaux houleuses – m’importent plus que changer de combinaison chaque saison. À ce titre, je suis donc prête à me « déclasser » socialement et adopter d’autres codes alternatifs. Mais pour des personnes n’ayant pu accéder dans un premier lieu à la consommation de masse – encore présentée comme un marqueur social fort –, y renoncer c’est aussi faire le deuil d’une certaine ascension sociale.

« J’ai besoin de mettre la daronne à l’abri » Le risque est-ce rester ou partir ? Podcast Plouf 🏊‍♀️


grimper ou mourir

Le week end dernier, j’ai été faire un tour du côté du festival Les chichas de la pensée à Pantin – du podcast éponyme. J’ai trouvé le festival super intéressant, notamment sur ces questions de mérite, et hors de ma zone de connu. Ces réflexions ont été abordées par plusieurs artistes et entrepreneur·ses invité·es. En particulier, Ramdane Touhami, fondateur d’Officine Universelle Buly 1803, maison récemment acquise par le groupe LVMH. Au cours de sa masterclass, Ramdane a présenté sa réussite – au-delà d’une revanche sociale –, comme une manière de prendre le pouvoir économique pour entrouvrir la porte du succès à un public trop peu représenté dans ces sphères. 

« Je suis le premier « bougnoule » à avoir créé et vendu une boîte de luxe à la française. C’est historique. J’ai entrouvert la porte, maintenant c’est à vous d’y rentrer. Ça n’aura servi à rien si personne ne suit » Ramdane Touhami, Les Chichas de la pensée, 10/10/2021

Ici, gagner la course n’est pas seulement perçu comme un droit, c’est presque un devoir. Dans son cas – et celui d’une bonne partie du public desdites chichas –, réussir est une manière d’honorer les générations précédentes, leur déracinement, leurs sacrifices ; tout en traçant une nouvelle norme pour les générations suivantes. La logique « started from the bottom now we here » sous fond d’inclusivité.

Maboula Soumahoro, professeure et écrivaine, elle, traduisait aussi cette réussite – ou du moins, le fait d’entreprendre une action – comme une manière de visibiliser sa population. Cette représentativité – pour elle, être une femme noire professeure –, donne donc un exemple aux jeunes espoirs du bassin et normalise un statut inaccessible à son époque. 

La question du mérite et du pouvoir socio-économique des populations marginalisées – ici les personnes issues de l’immigration a pris à mes yeux un sens nouveau. Au-delà de leurs origines ethniques, cela m’a aussi rappelé aussi qu’aujourd’hui, en France, il faut environ 6 générations pour passer d’un revenu faible à un revenu moyen. Dans ce cas, ralentir la cadence de nage n’est pas une option si l’on veut rester en lice.


le capital au multiples facettes

On l’oublie souvent, mais les sociologues ont identifié trois types de capital.

  1. Le capital économique qui repose essentiellement sur patrimoine financier (et donc le poste qui va avec puisqu’on a tendance à associer un titre à une fiche de paie)
  2. Le capital social, soit notre réseau. Celui-ci est à la fois hérité de notre famille et cultivé via nos études ensuite – les écoles de commerce jouent beaucoup là-dessus
  3. Le capital culturel, aka l’ensemble des connaissances (savoir-faire, savoir-être) acquises par un individu – souvent sanctionnées par un diplôme. Il englobe également nos habitudes culturelles, développées pendant notre enfance via l’éducation familiale

C’est l’addition de ces trois capitaux qui constituent un individu et son statut « final » selon Bourdieu. 

Lorsque l’on parle mérite et réussite, on insiste généralement sur une des trois variables. Pour Radmane par exemple c’était le capital économique qui primait sur les deux autres, ce qui lui a permis de s’élever au-dessus de sa condition initiale. Pour lui, c’est ensuite aux générations futures de continuer son travail d’ascension en développant, cette fois, les autres aspects du capital et ainsi « terminer leur assimilation ». D’une certaine manière, cela rappelle l’opposition entre les deux noblesses, leurs codes et leurs habitudes. Un titre ne fait pas tout comme ici, la moula n’achète pas le respect des autres nageur·ses.

« Quand je me regarde le matin, je suis moi, Radmane. Quand je sors de chez moi, le regard des gens me rappelle que je suis un « bougnoule ». Ils disent en creux, « Bougnoule ! », « Bougnoule ! » Radmane Touhami au festival Les chichas de la pensée, 10/10/2021

Si l’on va au bout de ce raisonnement, il en va de même pour le « déclassement » qui peut effrayer tout·e nageur·se considérant une culbute en fin de longueur. Réduire un capital peut équivaloir à gagner dans un autre, ce qui nous maintient à flot de notre position sociale. Ainsi, quand un·e jeune diplômé·e quitte son emploi prestigieux pour renouer avec les arts manuels, le « déclassement » n’est pas vraiment présent puisqu’iel conserve, de fait, son réseau et son bagage culturel initial. Bagage qu’iel continuera d’étoffer avec sa nouvelle formation et créativité pratiquée quotidiennement si l’on parle – à tout hasard – de poterie ou de pâtisserie. Et, si sentiment de déclassement il y a, la possibilité de jouer sur les capitaux pour revenir à une équation satisfaisant notre besoin de reconnaissance économique est toujours présente. 

Quoiqu’il en soi, se poser la question d’un possible retour en arrière, c’est un privilège. 


 

👀 So what ?

Pour moi, le mérite et le jeu des trois capitaux, c’est un peu comme l’ikigaï : l’essentiel est de trouver son équilibre. Marine le disait également au bord du bassin : gagner en responsabilités, en salaire, c’est parfois devoir faire des compromis sur le temps travaillé. Cela aussi a des répercussions sur notre développement personnel et nos capitaux. Dans le podcast Ma juste valeur, Insaff insiste sur cet aspect holistique de notre valeur-travail. Pour elle, les avantages en nature comme demander un temps-partiel rémunéré à temps-plein sont tout autant de manières à valoriser notre travail, au même titre – si ce n’est plus – qu’une augmentation. Car, pourquoi vouloir toujours plus de money si l’on a pas le temps d’en profiter ?

J’ai conscience qu’il est plus simple de l’écrire que de l’appliquer, mais y réfléchir ensemble, c’est la première étape. J’ai lancé beaucoup de perches sans réponse, mais je n’avais jamais vraiment réfléchi à ces notions avant.

Bref, si tu veux prolonger la discussion, me donner ton avis etc. tu peux répondre à ce mail ou m’envoyer un MP sur insta, ces sujets me passionnent – et j’avoue que je m’y connais peu !


🛠 Quelques ressources avant de se quitter

👉 TLDR, le post insta qui résume et la story associée avec des témoignages de la communauté

👉 Cet épisode de Parcours de combattants – une émission RFI – avec Jonathan Hude-Dufossé pour parler mérite

👉 Société française et passion scolaire d’Aziz Jellab

👉 L’épisode de Plouf 🏊‍♀️ avec Anaïs de So Many Ways avec qui j’avais parlé de la notion de privilège dans nos remises en question

👉 Ma vidéo sur le biais de GI Joe, pour éviter de culpabiliser sur le fait d’identifier un schéma sans agir – bonus lol puisque je suis en schlag dessus


https://ourmillennialstoday.substack.com/embed

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