#9 – Psychologie et grand saut

Avec Our Millennials Today, on part à la rencontre d’étudiant·es et jeunes diplômé·es qui se sont jeté·es dans le grand bain du travail. On parle aussi éducation et orientation scolaire dans les Grandes Écoles. Athlète confirmé·e ou newbie en brassard, bienvenue 🎣


🐟 Avant le plongeon

Un peu de Christmas Carols dans les oreilles pour accompagner les sessions de natation hivernales – avec la neige à Paris, c’est presque Noël après l’heure.

Avant de se lancer, petite nouveauté : Our Millennials Today a enfin son archive 🤸‍♀️ Retrouve ici tous nos contenus (podcasts, outils et newsletter).

Place à l’édition du jour ! Après 10 mois d’entrainement intensif, on sort exceptionnellement du bassin pour rencontrer une experte de l’orientation. N’hésite pas à me dire ce que tu en pense après lecture. Attention, l’entretien est un peu plus long que d’habitude. Je te recommande donc de te poser tranquillement dans le sauna pour profiter de la séance – avec un chocolat chaud ou un thé, c’est selon.

Fasten your seatbelt we’re about to take off 🏊‍♀️

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« Je me suis toujours demandée pourquoi des gens trouvent très facilement leur vocation et d’autres pas »

Whale, whale, whale, avant de nous jeter à l’eau, laissez-moi vous présenter l’athlète du jour ! Sandra est une nageuse aguerrie. De niveau international, elle a quitté son terrain de prédilection – les eaux péruviennes – en 2017 pour continuer sa carrière en France. Comme on peut être à la fois élève et maître, c’est avec plaisir qu’elle revêt la tenue de psychologue pour tenter de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre lorsque les jeunes espoirs changent de bassin. Actuellement en thèse à l’Université de Bordeaux, elle dédie son temps à l’étude du bien-être relatif des étudiant·es en dernière année de Master. Je vous laisse lire notre entretien au bord du bassin 🐙 

ps : j’avoue on a triché, je n’aurais jamais pu me souvenir de tous les détails techniques


🐠 Devenir adulte : une transition à part entière

Hello Sandra, merci encore d’avoir accepté de venir nous parler plus en détail de ton sujet d’études passionnant ! Je suis super curieuse, pourrais-tu m’en dire plus sur les raisons qui t’ont poussé à le choisir ? 

Bien sûr ! Je suis arrivée en France pour mon master en 2017. C’est là que j’ai découvert les recherches de Pr. Lannegrand (ma directrice de thèse) sur la construction identitaire. Je me suis rapidement intéressée à cette question du « changement de bassin » car cette période est clef dans le développement d’un individu. Et à titre personnel, c’est un sujet qui me parle beaucoup. J’ai des ami·es proches qui ont eu du mal à trouver leur vocation. D’autres ont aussi eu des difficultés à s’intégrer avec succès dans la vie professionnelle. Quant à moi, je me suis toujours demandée pourquoi des gens trouvent très facilement leur vocation et d’autres pas.

On le sait, mais l’insertion sur le marché du travail est une thématique essentielle. D’une part pour améliorer les perspectives d’emploi et le bien-être de chacun·e. D’un point de vue plus prosaïque, ça permet aussi de renforcer la croissance économique, l’égalité et la cohésion sociale.


C’est vrai qu’on lie beaucoup le bien-être à la performance aujourd’hui. Une de nos invitées d’Au bord du bassin nous avait parlé de son mémoire sur l’enthousiasme au travail. Sa conclusion était similaire : si on se sent bien, on est plus engagé·e et donc plus efficace… Mais pardon, je digresse. Revenons à nos moutons. Peux-tu m’en dire plus ? Pourquoi cette période de transition est-elle si particulière ?

Arnett a proposé une théorie « adultes en émergence » en 2000. Il avance que le passage à l’âge adulte est désormais suffisamment long pour constituer non seulement une transition, mais aussi (et surtout) une période de vie à part entière.

Cette période correspond à « l’âge des possibles » selon lui. On y devient plus autonome, on s’émancipe des règles sociales… et on mène une réflexion plus poussée sur son identité (Arnett, 2004). Ainsi, chaque « adulte en émergence » va essayer de « trouver sa place dans la société en tant qu’individu indépendant » (e.g., Robbins & Wilner, 2001). Une des transitions majeures de cette période est notamment le passage de l’université au monde du travail – que j’étudie (Macmillan, 2006).

J’avais effectivement entendu que la période du « devenir adulte » s’était étendue avec l’allongement des études. On parle souvent d’ « adulting » en anglais, mais je ne pensais pas que c’était un terme applicable à toute langue. Ni qu’on avait été jusqu’à isoler cette période dans notre développement personnel d’ailleurs.

Et oui ! Dis toi que cette transition peut influencer le développement positif des jeunes tout au long de la vie si elle est “réussie”. Leur santé mentale, formation identitaire, bien-être et bien d’autres domaines du développement personnel dépendent – dans une certaine mesure – de cette cohérence ou non entre : l’individu / ses ressources (personnelles et sociales) et les défis de l’environnement. Si la transition – telle que de l’éducation au travail – pose un défi raisonnable et adapté au développement que le·la jeune adulte réussi à relever, sa trajectoire de développement n’en sera que plus positive.

Je vois, j’imagine que l’inverse est vrai ?

Tout à fait ! Si cette même transition manque de soutien – ou ne correspond pas aux capacités du ou de la jeune adulte –, la trajectoire peut être altérée. Ça entraîne une diminution significative de la progression du développement tout au long de la vie. C’est en ce sens que la période d’émergence de l’âge adulte et la transition dans le monde professionnel constituent un moment décisif dans notre vie (Schwartz, 2016).

Donc si je comprends bien, notre développement futur en tant qu’adulte est directement corrélé à la manière dont on « réussi » ou non cette transition ?

C’est bien ça. En fait l’identité et les ressources d’adaptabilité de l’individu sont déterminantes pour gérer cette transition. C’est le cas pour les jeunes adultes à l’université dont un des enjeux est de un emploi. Moi, je m’intéresse aux processus psychologiques de la construction du parcours professionnel des jeunes adultes qui s’engagent dans la recherche d’un emploi et des liens que cette construction entretient avec le bien-être subjectif.

Ok, je comprends mieux le fondement de ton projet, merci beaucoup ! J’ai un peu l’impression en t’écoutant que tu mets des termes sur des ressentis empiriques. Je découvre un pan de la recherche que je ne connaissais pas du tout. C’est dingue. Du coup je me demandais, quel suivi as-tu mis en place pour tes études terrain ? Et pourquoi ? 

Alors, la réponse est un peu technique. On fait l’étude en 2 volets. Les objectifs de ma thèse supposent qu’on suive des étudiant·es en fin de cursus pendant un an avec trois temps de mesure. Ça permet de couvrir l’ensemble de la transition études-travail. Je me doute que maintenant tu te demandes quels sont ces temps de mesure que voici :

  1. On observe les trajectoires développementales de la transition études-travail. C’est le volet quantitatif de l’étude. Les étudiant·es répondront tour à tour à des questionnaires d’identité vocationnelle, d’adaptabilité de carrière et du bien-être subjectif a chaque temps de mesure
  2. On mène une étude qualitative et rétrospective du parcours de transition (entretiens à l’issue du troisième temps de mesure)

🦐 Construire sa carrière

Merci pour toutes ces précisions sur ton étude. Je suis curieuse d’en savoir plus sur la transition en tant que telle. Quels éléments comptent dans l’élaboration d’une “carrière” ? 

Alors, il y a deux dimensions de la construction de la carrière (Apolline : c’est là qu’on a triché pour les détails 👇)

La première dimension de la construction du parcours professionnel est l’identité vocationnelle. Elle représente un élément d’identité intégrative, servant non seulement de déterminant du choix et de la réussite professionnelle, mais aussi de facteur majeur de construction du sens dans la vie des individus (Erikson, 1968). L’identité personnelle se construit en deux temps. En premier, l’exploration où l’on prend en compte diverses alternatives identitaires potentielles. Puis vient l’engagement : adoption de convictions ou de choix. 

Pour aller plus loin, Porfeli (2011) a proposé un modèle spécifique à l’identité vocationnelle en 6 processus identitaires Exploration (de surface, en profondeur) Engagement (engagement, identification à l’engagement) Reconsidération à l’engagement (doute-vis-à-vis de soi, flexibilité à l’engagement). A partir de ces 6 processus on peut dégager 6 profils identitaires. Je t’en donne 4 en exemple :

  • La réalisation de l’identité est le statut le plus favorable. Cela correspond à un profil caractérisé par une forte présence de processus exploratoires, d’engagement, et par l’absence de processus de reconsidération
  • La forclusion de l’identité vocationnelle désigne une combinaison entre l’absence de processus d’exploration, fort processus d’engagement et faible processus de reconsidération
  • Le moratoire vocationnel est considéré comme une combinaison entre une forte exploration de surface, de forts processus de reconsidération liée à de faibles engagements
  • La diffusion identitaire fait référence à une faible exploration et de faibles engagements, liés à une forte reconsidération.

La deuxième dimension de la construction de la carrière est l’adaptabilité de la carrière. Cela fait référence a une compétence autorégulatrice, transactionnelle et malléable qui permet aux personnes de réussir les transitions et de résoudre avec succès des problèmes inconnus, complexes et mal définis tout au long de leur parcours professionnel (Savickas & Porfeli, 2012). La théorie de la construction du parcours professionnel propose quatre dimensions de l’adaptabilité  (Savickas, 2013) :

  • Être concerné·e par fait référence à la nécessité de se préparer et de planifier le parcours professionnel
  • Le contrôle fait référence au sentiment de pouvoir traduire leurs intentions en décisions de carrière correspondantes et concrètes
  • La curiosité fait référence à l’exploration de soi et à l’exploration des possibilités et opportunités du marché de travail
  • La confiance, désigne la capacité  à maintenir ses aspirations et ses objectifs, en dépit des obstacles et des barrières

Oula, c’est complexe mais je crois que je vois ce que tu veux dire. En fait nos profils décisionnels découlent plus ou moins des quatre – ou six – catégories que tu as mentionné. J’imagine donc que ça influence la manière dont tu vas gérer la construction de ta carrière. Par exemple si tu as une tendance plutôt « réalisation de l’identité » tu auras plutôt tendance à avoir comme fil rouge de ta carrière la curiosité ? (et c’est là qu’on arrête de tricher pour les détails 🐙)

C’est bien ça !


🦑 Les étudiant·es en fin de cursus, sont plus assuré·es ?

Donc, quelles tendances as-tu identifié dans les réponses ? Enfin, si tu en as déjà assez pour les analyser bien sûr.

Je ne pourrai pas vraiment te dire comme je suis en cours de collecte des donnés du premier temps de mesure. Par contre, dans mon mémoire de M2, j’avais déjà eu des résultats intéressants. J’avais fait une comparaison entre les étudiant·es de Licence 3 et les étudiant·es de M2 en cours de transition dans le monde du travail.

En ce qui concerne l’identité vocationnelle, on avait trouvé que les jeunes en M2 obtenaient des scores plus élevés en engagement. À l’inverse, ils·elles semblaient exprimer moins de doute-vis-à-vis de leurs choix précédents que les personnes en L3. On voit aussi que la plupart des jeunes en Master 2 ne sont plus en quête identitaire. Ils n’explorent plus d’autres options de carrière, ils savent déjà à quelles valeurs et buts ils considèrent importants pour la construction de leur parcours professionnel. En revanche, la minorité d’étudiant·es de L3 (18 %) sont toujours en quête identitaire. Ils·elles réfléchissent et explorent toujours à quelles valeurs et buts ils·elles veulent adhérer.

Les étudiant·es de M2 ont le sentiment d’être plus préparé·es à leurs futures tâches professionnelles. Ces personnes explorent davantage les possibilités d’avenir et de carrière. C’est la curiosité à laquelle je faisais allusion plus tôt. On voit aussi qu’ils·elles ont plus confiance en leur capacité à résoudre les problèmes professionnels à venir par rapport aux étudiant·s de Licence 3. Par contre, ce qui est drôle, c’est que la ressource « contrôle » est la même pour les étudiant·s de L3 et M2. Même si les étudiant·es de M2 en fin de cursus ont traversé plus de défis dans leur parcours professionnel, ils·elles n’ont pas le sentiment d’avoir plus de contrôle sur leur vie que les étudiant·es de L3.


Étonnants comme résultats, j’aurais justement pensé que les personnes en fin de cursus commencent à se poser des questions plus “existentielles” sur leur futur, le genre de personne qu’on veut devenir, l’impact qu’on veut avoir sur le monde, et qu’on pense moins à ses réflexions quand on a la tête dans le guidon… en L3. Après je projette certainement un peu de mon expérience là-dessus. Une dernière question avant de se quitter : quels sont les moyens d’accompagnement que tu recommanderais à quelqu’un en fin de cursus ? 

On conseille différentes choses selon ton profil d’identité. On peut se concentrer sur la formulation, la clarification et l’affirmation de choix personnels & professionnels par exemple. Dans ce cas, l’objectif est de donner confiance en soi au sujet, ce qui encourage la poursuite de nouveaux engagements professionnels et personnels ensuite. On peut également inclure un soutien à l’exploration d’alternatives professionnelles, cette fois pour booster la confiance de l’individu. Ça l’aidera ensuite à analyser et évaluer par soi-même le sens et la pertinence de chaque alternative. Enfin, on peut proposer du counseling pour aider la personne à creuser la relation qu’elle entretient avec son environnement. 

En fait, les psychologues peuvent aider à avoir plus confiance en soi, de contrôle sur leur environnement, explorer ses atouts, pour mieux planifier son futur.

C’est drôle, ça me rappelle un podcast de Louie Media qui parle de la confiance en soi. Ils y expliquent que plus tu as confiance … et donc plus tu es la personne qui fixe ta propre valeur), plus tu auras du contrôle sur ta vie. C’est finalement assez logique que ça s’applique à l’orientation.

Merci encore pour cet entretien très dense & intéressant. J’ai appris plein de choses. On attend les résultats de ton études et ta thèse avec impatience désormais, à bientôt !


🐠 Recommandations

👉 le livre de Jeffrey Jensen Arnett Adolescent Psychology Around the World (2012) sur l’expérience des “adultes émergents” selon le pays

👉 Le rapport intitulé “L’orientation Professionnelle des Jeunes en Europe” qui parle de « l’évolution de l’orientation professionnelle des jeunes en Europe » (attention c’est assez long, le résumé arrive bientôt 🤸‍♀️)

👉  Le livre Handbook  of Identity Theory and Research (2011) qui parle de la construction de l’identité (surtout le chapitre 29 Occupational Identity de Vladimir B. Skorikov and Fred W. Vondracek.)

👉  Et pour les Bordelais·es qui nous liraient) : Les Espaces Orientation Carrières (EOC) ont mis en place des dispositifs d’accompagnement, pour aider aux individus dans la recherche de stage et d’emploi. Ils proposent 7 ateliers :

  • Atelier « Métiers, stages, emploi : trouver les bonnes sources d’info »
  • Atelier « Recherche un stage / job : booster vos réseaux et vos LM »
  • Atelier « Votre CV : valorise vos expériences »
  • Atelier « Préparer vos entretiens de recrutement stage / job )
  • Atelier « Elaborer ses lettres de motivation pour candidates en formations sélectives »
  • Accompagnement sur les réseaux sociaux professionnels niveau 1
  • Accompagnement sur les réseaux sociaux professionnels niveau 2

🛠 Quelques ressources avant de se quitter

Je vous laisse souffler/vous étirer après cette édition un peu dense (encore une fois n’hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé !). Pour les plus fatigué·es, des transats sont à disposition en sortant du sauna à droite 

👉 Si vous ne deviez écouter qu’une chose avant la sieste : L’épisode de Nouvelle École avec Kyan Khojandi. Tout simplement parce que ça fait trop longtemps que je n’ai pas recommandé ce podcast d’utilité publique


À très vite pour un nouveau plongeon 🐋 

Apolline

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