La honte

Avec La Ploufletter, on part à la rencontre d’étudiant·es et jeunes diplômé·es qui se sont jeté·es dans le grand bain du travail. On parle aussi éducation et orientation scolaire dans les Grandes Écoles. Mais pas aujourd’hui. Dans cette édition, on part en drift sur l’autoroute de la vie sans permis ni limitation de vitesse. Athlète confirmé·e ou newbie en brassard, bienvenue 🎣


🐟 Avant le plongeon

Coucou toi, comment vas-tu en cette fin d’année ? Pas trop épuisé·e ? J’espère que tu as prévu de prendre une pause – essentielle pour reposer tes muscles après 52 semaines de natation – et éviter le surentraînement. De mon côté j’avoue être sortie de l’eau il y a quelque temps pour cause de frilosité intense. Je t’écris d’ailleurs cette édition un peu particulière en direct du sauna où la température est plus clémente qu’en eaux libres. D’une certaine manière, cet endroit cosy me rassure, d’autant plus que j’aborde ici un thème avec lequel je ne suis pas du tout à l’aise. 

Pour tout te dire, j’en suis au point où je ne me suis même pas relue. Je sais, la honte. 

Ready? Fasten your bouée, we’re about to take off 🏊‍♀️


Viens rejoindre le crew du chill sur Substack si le cœur t’en dit, il nous reste de la place au bord de l’eau (et pour nous retrouver sur insta c’est par 

Pour découvrir le programme d’introspection La Culbute, rdv sur ce lien


🦑 « But did you make the best out of 2021? »

La productivité toxique, tu hors de ma vue

Cette phrase, je l’entends, la lis, la vois [rayer la mention inutile] partout en ce moment. Autant que la masse de calendriers de l’avent sous lesquels mes feeds croulent. J’ai beau savoir que l’intention est bonne pour la plupart – c’est parfois dur de savoir si on a à faire à des fleuxeur·ses ou non –, ces posts me font souvent ressentir une forme de culpabilité ; voire même un soupçon de honte avec lesquelles je ne suispas du tout à l’aise. Je pense que la culpabilité ne provient pas de la comparaison de nos vécus ou de nos planifications d’année, mais surtout de l’injonction à la productivité que ces contenus véhiculent. J’ai la mauvaise impression que le bilan annuel est devenu un poncif dans le marronnier social media

Pour être honnête, je n’aime pas du tout cette banalisation. Ça me donne la mauvaise impression que le reste de l’année n’est pas censé être introspectif et que décembre / janvier sont les seuls mois où le reset est possible, les 10 mois restants étant réservés à l’application de nos plans pré-établis. Peu pratique si l’on convient qu’il existe toujours un écart entre ce que l’on se souhaite et ce que l’on vit… J’ai donc balayé d’un revers de palme la perfection des plans pour revenir à mes hypothèses de vie prototypables à potentiel d’angoisse réduit. 

En revanche, je n’arrivais pas à comprendre d’où venait ma honte. C’est donc ce sentiment que j’explore aujourd’hui en toute improvisation et (im)pudeur. J’espère que ça te plaira. Et plus que jamais, je t’invite à me répondre si le sujet te parle histoire de me sentir moins seule au bord de l’eau.


Cover newsletter La honte - Our Millennials Today by Apolline Rigaut - photo : Arthur Mazi Unsplash
©Arthur Mazi – Unsplash


🐚 yol’eau mais pas trop

Avec cette édition – et comme souvent – la Ploufletter part à la dérive pour se laisser porter par le courant maritime. Plutôt pratique pour une introspection puisqu’en cette période les plages sont vides. Beaucoup préfèrent la raclette à la dinguerie ou la sinusite – normal –, laissant les eaux libres aux nageur·ses paumé·es en apesanteur.

Je suis de celleux-là, en combi, à flotter dans mes pensées en vrac. Parfois je m’(y) abyme, comme en cette période de fin d’année où la cadence de nage s’accélère, rythmée par les « did you make the most out of 2021 ? », « as-tu planifié ton année 2022 ? », et autres « choisiras-tu de devenir enfin qui tu es l’an prochain ? » scandés par certain·es athlètes. Cette injonction à la productivité, pas moyen d’y échapper ; ce, quelque soit le réseau… Le bassin est un petit monde – que veux-tu. Pourtant cette année, j’ai beau les entendre, rien ne (se) passe. Pas d’accélération ou de crampe à l’horizon, et,  à les entendre mon esprit se vide. Étonnant car, y a quelques mois, j’aurais été prise de honte en lisant tout ça au vu de ma trajectoire de nage hasardeuse. Une honte insidieuse, mais pourtant bien présente. Car s’il y a bien une émotion qui a marqué mon année, c’est celle-ci.

La honte.

En premier lieu, celle d’annoncer à ma famille que moi aussi j’entamais mon drift sur l’autoroute de la vie. De leur dire que je ne cherchais pas de cdi. De voir l’incompréhension dans leurs yeux – puisqu’après tout, la suite logique de mes stages de perfectionnement technique étaient l’obtention d’un diplôme et d’un emploi stable. Puis, j’ai compris que quelque chose clochait lorsque j’ai senti mes parents réticents – et, je crois, gênés – à l’idée de partager mes péripéties natatoire à leurs ami·es. Je me souviens que cet été, l’un·e d’entre elleux m’avait cueillie en sortie d’entraînement pour me parler de sa propre difficulté à suivre le changement de bassin de son enfant advenue il y a quelques années. Pourtant, après avoir dérivé quelques mois dans la piscine de l’adulescence, celui/celle-ci s’était trouvé·e.

« Ça faisait plus de neuf mois qu’iel cherchait. Les offres se faisaient de plus en plus rare, ça commençait vraiment à nous inquiéter. Un jour on lui a fait une proposition de cdi qu’iel a refusé sous prétexte que le poste était en-dessous de ses compétences et prétentions salariales. Je me souviens que ça m’avait mis·e en colère sur le moment. J’avais même appelé son référent carrière pour avoir son point de vue sur la chose. Il m’avait rassuré·e me disant qu’iel avait effectivement eu raison de refuser le poste pour ne pas être bloqué·e dans ses évolutions futures. C’est difficile de comprendre puisque c’était différent à notre époque, que les trajectoires changent, mais je me suis rangé·e à son avis. Et iel a accepté un autre poste peu de temps après qui correspondait mieux à ses envies. 

Aujourd’hui encore on a du mal à comprendre certaines de ses décisions – comme sa démission –, mais on s’accroche. » Parent d’athlète en panique

Je me souviens avoir senti dans son récit la même incompréhension que mes parents devant ma trajectoire et, en fond, la même gêne de (se) dire que, malgré tout, son enfant avait failli à suivre « la voie royale » comme ses co-athlètes. Aucun signe avant-coureur n’aurait pu prévoir ce drift. Et c’est bien ce gap entre les expectations et la réalité qui ont engendré ce sentiment.

ft. mes parents en plouf position, cc les memes désorientés

Ma honte, c’est aussi le fait d’être quasi la seule entre deux bassins à travailler sur « un projet », nageuse à la traîne dans mes groupes de potes vétéran·es. Parmi iels, certain·es avancent à cadence soutenue, gravissant les échelons de leurs club de nage – après 2 ans d’adhésion c’est logique. D’autres, las·ses de leur première·s expérience·s changent de trajectoire pour affiner leur style de nage tandis que les dernier·es continuent d’avaler des kilomètres sans faiblir de rythme. J’avoue qu’il m’arrive d’envier la fluidité de leur traversée avant de me souvenir de mon mal-être en entreprise. 

Sympa comme impasse. 

Depuis, j’ai compris que chacun·e avançait à son rythme dans le marathon natatoire de la vie, (dé)construisant ses acquis ou ses avancées. La pause ou le vide perçu n’en sont qu’une énième étape mais pu**ain ce que c’est dur de se l’approprier. J’apprends désormais à aborder avec douceur et indulgence nos trajectoires respectives, et ce en majeure partie grâce à la joyeuse bande de nageur·ses que nous sommes dans ces eaux 🦀


🐙 mais c’est quoi la honte ?

LE meilleur moment is back

Tu ne croyais pas que j’allais te laisser terminer l’année sans étymologie ? J’avoue que cette fois j’ai eu du mal à trouver quelque chose dans le Gaffiot mais qu’à cela ne tienne, watch me me perdre dans les méandres du vieux françois et échouer sur le Dictionnaire Étymologique de l’Ancien Français5

Le terme honte est un dérivé de hunte qui, dans les chansons de geste comme La chanson de Roland signifie « déshonneur » – rien que ça. Il y a donc, dans la honte, une notion d’ego qui s’infiltre, voire même d’humiliation. Avoir honte, c’est se sentir dépouillé·e d’un acquis pour lequel on a dûment travaillé – ou non d’ailleurs. Cela peut aller de l’impression ne pas avoir une aérodynamique optimale, au regret de ne pas avoir choisi le couloir de nage le plus avantageux, toujours dans un esprit de comparaison. Dans le cadre de l’orientation, on pourrait parler de l’étiquette d’excellence accolée à certains noms de formation ou, plus tard, de celui que l’on lie (plus ou moins consciemment) à l’intitulé de poste. Ce qui expliquerait d’une certaine manière notre peur de rétrograder en culbutant comme je l’évoquais déjà ici ou Laura dans cet épisode de Plouf🏊‍♀️. Le plus étrange, c’est que la honte n’est pas individuelle. Le déshonneur – notamment dans la chanson de geste – se ressent collectivement, presque comme un échec de n’avoir pas su transmettre certaines valeurs ni remplir certaines obligations.

Réflexion faite, je crois que je perçois la honte comme le sentiment qui émerge lorsqu’un fossé se creuse entre l’athlète que nous sommes et l’athlète que l’on se représente – ou que l’on « devrait être » – socialement. C’est ce que l’on ressent lorsqu’on part à la dérive hors du peloton de nage – auquel on aimerait appartenir de nouveau. Une partie de moi lie beaucoup cette émotion à la pudeur, en relation avec le pêché originel où Adam et Ève se couvrent une fois sorti·es de l’ignorance. Comme s’il était nécessaire de couvrir d’une serviette de bain pudique sa situation dès lors qu’elle s’écarte des lignes de nage les plus empruntées. Dans mon cas, cela s’est souvent traduit par la paraphrase – « je termine mon mémoire de fin d’études » – cuisinée à toutes les sauces. Crois moi, ceci m’a servi de bouée de sauvetage plus d’une fois, m’évitant de développer ma situation natatoire à chaque nouvelle rencontre. Et ce jusqu’à rentrer de nouveau « dans la norme » il y a peu, ce qui me permet d’effectuer une nouvelle pirouette – le fameux « je suis freelance » –, cachant une réalité certes toujours paumée, mais aux sonorités plus adultes. Malin. Mais hautement révélateur de notre besoin de mettre les athlètes dans une catégorie – et donc d’appartenir à l’une d’entre elles pour se sentir légitime. Cette question du statut – et de l’imaginaire social que l’on y associe –, Sarah en parlait justement dans son épisode de Lifeguard. Elle m’y confiait sa peur d’être « entre deux jobs », de ne « rien » faire / être aux yeux des autres, allant même jusqu’à changer de nom dans un premier temps pour cacher sa culbute à son entourage. 

Enfin, plus j’y réfléchis, plus je me demande si le fait d’avoir une infinité de choix – et de moyens d’en observer les conséquences directes via internet – n’influence pas notre besoin accru de comparer nos décisions respectives. Et donc, potentiellement, de les regretter et d’engendrer un sentiment de mal-être concernant nos propres choix… alimentant la honte dont je te parlais au début. C’est en tout cas une pensée qui m’a traversée en lisant Barry Schwartz dont j’ai résumé les propos sur instagram et le site Our Millennials Today 👇

Pour te plonger dans le résumé c’est ici


👀 so what?

Plus que d’habitude j’ai envie de te répondre « je ne sais pas » puisque cette édition est finalement assez personnelle. Je la clôturerai donc comme je l’ai commencée : en te racontant ma life.

Dans mon cas, la honte s’est estompée dès lorsque j’ai trouvé mon swimming crew. Du moins je commence – tu sens le shoutout ? À coup de verres post-entraînement, mails ou messages réguliers entre deux longueurs. Ce club de nage m’a permis de mieux appréhender ma vie natatoire, comme une bouffée d’air entre deux brasses. Grâce à toi – qui, en bande synchronisée donne un « vous » plutôt badass –, j’ai compris que la notion de norme et de honte n’étaient qu’une question de point de vue. La preuve étant, il y a peu, quelqu’un s’est excusé de n’avoir qu’« un parcours classique ». Funny puisque je me sentais moi-même gênée du fait de lui dire que ma trajectoire de nage n’était ni fluide ni linéaire à l’image de la sienne. WTF. 

Quoiqu’il en soit, merci. Merci de m’accompagner dans ce marathon. Merci de donner sens – et continuité – à mes questionnements psychosociaux continuels. De nos rencontres si riches au bord du bassin. Je te souhaite une année 2022 aux eaux aussi belles que tumultueuses. Mais toujours en crew. Si tu cherches de nouveaux·elles potes de nage, envoie moi un email (ou réponds à celui-ci), il y a forcément un·e athlète dans le club qui sera ravi·e d’échanger avec toi 🐋

allez, bisous.


🛠 Quelques ressources avant de se quitter

Je te mets mes ressources pour une fois (surtout que je les ai récemment mises à jour, pourquoi s’en priver ?)

👉 L’archive des contenus Our Millennials Today

👉 La version pimpée de la toolbox de l’orientation (les suggestions des membres de la communauté sont précédées d’un petit emoji 🏊‍♀️)

👉 La culbute, le programme pour explorer ta relation au changement

👉 Et le dernier-né – en test : le programme Équipe ta piscine pour parler branding au bord de l’eau

👉 Si tu es curieux·se de découvrir mes autres écrits, rdv sur mon site perso où je parle des coulisses du projet, design thinking et autres joyeusetés

https://ourmillennialstoday.substack.com/embed
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