#7 – La peur du rien

Avec Our Millennials Today, on part à la rencontre d’étudiant·es et jeunes diplômé·es qui se sont jeté·es dans le grand bain du travail. On parle aussi éducation et orientation scolaire dans les Grandes Écoles. Athlète confirmé·e ou newbie en brassard, bienvenue 🎣


🐟 Avant le plongeon

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la vie active » not Proust

Coucou toi 🐋 Comment vas-tu en ces temps de confifi ? Tu arrives à garder la pêche ? Voici une petite musique si le vent te semble frais et que le manque de vitamine D se fait sentir.

Aujourd’hui je te propose de continuer notre lancée en interrogeant notre rapport à l’inactivité. En effet, malgré la diversité des parcours de mes ami·es qui démissionnent ou se reconvertissent ce moment, beaucoup passent par cette période : le chômage. Grâce à leurs semaines / mois / année (?) sans emploi, j’ai pu (re)découvrir que loin d’être anxiogène, le chômage pouvait être perçu – et utilisé – pour certain·es comme un tremplin. C’est d’ailleurs ce dont nous parlera l’athlète du jour dans notre traditionnelle rencontre au bord du bassin.

Fasten your seatbelt we’re about to take off 🏊‍♀️

👋 On recrute des nouveaux athlètes. Tu veux rejoindre la team ? c’est sur Substack


🦀 You better…

Work work work work work

On l’a vu dans la dernière édition, travail et identité sont fortement liées dans l’imaginaire collectif. Avec le contexte actuel et le télétravail généralisé, vie privée et vie professionnelle se confondent d’autant plus que nos moments de rencontres et de loisir sont réduits (pour ne pas dire inexistants). Il est donc revenu le temps des 9h-21h (voire plus pour certain·es). Le week-end, autrefois dédié au repos, peut lui aussi se transformer en temps travaillé – puisque pour quelques un·es, cette activité occupe nos cerveaux et nos mains tout en trompant l’ennui. 

La situation sanitaire couplée à la crise économique a rebattu les cartes du marché du travail. La rareté des postes ouverts rend donc à l’emploi sa valeur d’antan. Les « je ne vais pas me plaindre, j’ai un travail » fusent, et les démissions reportées (qu’elles soient prévues ou souhaitées), le tout à la faveur de stratégies pour sauvegarder son statut.

Au milieu de ce chaos, une de mes amies a posé sa démission en juillet dernier. Quand j’en parle, beaucoup de gens saluent son courage d’avoir osé quitter un poste en cette période difficile. Pour d’autres, c’est l’incompréhension : pourquoi partir dans un contexte si tendu ? Encore plus lorsqu’après 3 mois de pause, elle se lance dans le théâtre ; secteur touché par la crise. Pourtant, quand elle évoque sa décision, aucune allusion n’est faite à la témérité. Ses mots soulignent surtout « une nécessité de partir ». Dans son analyse personnelle, l’évocation d’un caractère « persévérant » semble expliquer le temps qu’elle a mis avant de demander son graal : la rupture co’.

Son histoire m’a marquée car : 

  1. Pour moi, le burn-out était rare et je ne l’associais pas à une population jeune
  2. Partir en temps de crise révèle un profond mal-être au travail, ce qui m’a fait réfléchir au modèle des entreprises “classiques”
  3. J’ai admiré la manière dont cette personne a su tirer profit de l’inactivité pour se trouver ensuite 

Tu te demandes peut-être pourquoi je te raconte tout ça : c’est ce partage d’expérience qui m’a poussée à me demander comment se vivait la pause et de quelle manière on pouvait la percevoir (la crise ne fait que mettre en exergue notre relation au travail).


🐙 Le travail c’est la vie (bis)…

… et c’est pas moi qui le dit

Que l’on en ait conscience ou pas, notre emploi reflète sous certains aspects nos valeurs. Comme c’est une des activités qui nous prend le plus de temps (dans les sociétés actuelles du moins), c’est aussi par celui-ci que l’on choisit l’impact que l’on veut avoir sur le monde. Ainsi, dans son livre Activez vos talents, ils peuvent changer le monde !, Matthieu Dardaillon nous enjoint à aligner nos valeurs et notre métier pour avoir un impact positif sur le développement de notre société. 

« Il faut arrêter de faire un truc la journée qui détruit tes valeurs. Genre je bosse chez Monsanto, mais j’y vais en vélo » Cyril Dion

Même si je partage ce propos, je dois avouer avoir un peu tiqué en voyant l’accent mis sur la variable travail (au sens activité rémunérée). Or le paysage associatif Français compte à ce jour plus de 16 millions de personnes engagées, ce qui témoigne d’une forte envie de faire bouger les choses au niveau individuel. Mais notre emploi est aussi –et surtout – une donnée structurante de notre journée. Il régit nos heures de lever, travail, loisir, rencontres etc. 

Jahoda, chercheuse du XXème siècle lui reconnaît d’ailleurs cinq grandes fonctions :

« Il impose une structure temporelle de la vie ; il crée des contacts sociaux en dehors de la famille ; il donne des buts dépassant les visées propres ; il définit l’identité sociale et il force à l’action » Jahoda, L’homme a-t-il besoin de travail ?


🦑 Et si on s’arrête, ça donne quoi ?

« lors de la fermeture de l’usine en 1930, elle devient presque une ville fantôme. Ayant perdu leur travail, les citoyens de Marienthal ont perdu en fait beaucoup plus que leurs revenus : ils ont perdu leur estime de soi, leur capacité à faire des projets, leurs collègues, leurs relations sociales.” La place du travail dans les identités

Si travailler structure à ce point notre vie, perdre ou quitter notre emploi serait donc synonyme :

  1. De retrait de la société, car les autres sont actif·ves dans le monde du travail duquel on s’est retiré·e
  2. De perte de repères puisque le temps et nos rencontres ne sont plus régulés par des contraintes extérieures
  3. D’oisiveté. Au sens latin, otium – temps libre – s’oppose au negotium – temps d’affaires. Il n’a pas de connotation directement négative et se réfère aussi au temps utilisé pour apprendre / se cultiver (made in le Gaffiot). Aujourd’hui on ne connaît de ce mot que son aspect péjoratif.

Pour résumer, rien de positif à appuyer sur pause… sauf si celle-ci est ostensiblement productive (je pense notamment aux voyages documentés qui sont monnaie courante en année de césure/sabbatique).

Mais sans cela, il est peu étonnant de redouter la pause. C’est dans cette logique que l’on parle souvent du manque de confiance en soi qu’induit le chômage sur ses compétences/qualités à retrouver une activité ensuite. Ginette Herman montre d’ailleurs dans son ouvrage que cette confiance décroit au fur et à mesure que le fossé entre la personne et le marché du travail s’agrandit, soit à chaque candidature refusée.

« On sait combien le regard d’autrui, s’il est négatif, est source de discrédit et entraîne la marginalisation de celui qui en est la victime. Pour qualifier cette situation, Goffman E. a mobilisé le terme de « stigmatisation ». Dans cette perspective, les effets du chômage seraient moins le résultat de processus individuels que la conséquence des images que la société s’est construites à propos des chômeurs […] cette stigmatisation entame profondément la confiance qu’un individu peut avoir en lui-même et l’enferme dans une impasse sur le plan personnel, social et professionnel » Travail, chômage et stigmatisation Chap 2, Ginette Herman

La question devient alors : comment (re)trouver confiance en soi et se réinventer ?


👀 So what ?

Welcome to “le moment corpo”

Well well well, pour conclure je vais simplement vous partager mon expérience (tout ça pour ça, oui). Mon emploi actuel me fait explorer ces mêmes questionnements mais vus de l’autre côté de la vie professionnelle : la retraite. Pendant toute la rédaction je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer le parallèle qu’il pouvait y avoir entre partir en “pause” et en retraite. Rendre les brassards ressemble furieusement à une punition dans les deux cas. Une mise au coin forcée après avoir fait boire la tasse trop de fois à son voisin.

Quitter le terrain de jeu “des grands” ne devrait pourtant pas systématiquement rimer avec perte d’identité, bien au contraire. De nombreuses lignes alternatives existent où chacun·e peut se réinventer, que l’on parle de bénévolat, d’exploration de passion, ou encore de repos – tout simplement.

Je me dis donc que finalement, peu importe la transition, le tout est de bien préparer le virage pour tirer avantage de la coulée.


🛠 Quelques ressources avant de se quitter

👉 Pour écouter un témoignage inspirant sur le chômage : le TEDx RuhrUniversityBochum de Tabitha Sindani How unemployment became the ruby in my life

👉 Pour sortir de l’injonction de la productivité → From productivity porn to mindful productivity par Anne-Laure le Cunff (Ness Labs)

👉 Pour creuser tes talents et voir quel métier tu peux faire (ou inventer) : le livre Activez vos talents, ils peuvent changer le monde ! de Matthieu Dardaillon

👉 Une toolbox de l’orientation si tu veux voir ce que j’utilise pour ajouter du chaos dans ma vie d’indécise


À très vite pour un nouveau plongeon 🐋 

Apolline

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